Jean Jamet, un soldat creusois pendant la Grande Guerre

La correspondance de Jean Jamet n’est pas celle d’un héros de la Grande Guerre mais d’un père de famille de deux enfants qui écrit à sa femme pour la rassurer sur sa santé et lui raconter son quotidien de soldat au dépôt de Périgueux, sur le front à Verdun et à l’usine de Chambon-Feugerolles.

Jean-Baptiste Jamet est né le 22 août 1879 dans la commune des Mars du canton d’Auzances en Creuse. On en déduit qu’il appartient à classe 1899, ce qui permet de retrouver son registre matricule n°1150, en ligne sur le site des Archives départementales de Creuse. On apprend ainsi qu’il est le  fils de Pierre Jamet et d’Hélène Bouchet, domiciliés aux Mars, et qu’au moment du recrutement, il exerce la profession de maréchal-ferrant.

Jean (Jean-Baptiste est le prénom de l’état civil, mais dans la courrier qu’il échange avec sa femme pendant la Grande Guerre, il signe Jean) n’a pas fait de service militaire actif car le Conseil de révision de Guéret l’a ajourné pour faiblesse en 1900 et en 1901. Il est classé dans les services auxiliaires en 1902 et passe dans la réserve de l’armée active le 1er novembre 1903.

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Source : Recensement de population de mars 1901 de la commune de Mars. Site des Archives départementales de la Creuse. On apprend sur ce document que Jean est l’aîné âgé de 21 ans et qu’il a trois frères : Louis (15 ans) et deux frères jumeaux Victor et Eugène (10 ans).

Dix ans plus tard, suivant le parcours classique des obligations militaires, il passe dans l’armée territoriale le 1er octobre 1913. Entretemps, il s’est marié le 21 mai 1906 dans sa commune de naissance des Mars, avec Marie Eugénie Renard (indication en mention marginale sur son acte de naissance).

Au moment de la Mobilisation générale du 1er août 1914, Jean est un père de famille bientôt âgé de 35 ans. Il est classé service armé par la Commission spéciale de réforme de Guéret du 18 novembre 1914, et il est dirigé sur le 34e Régiment d’artillerie de Périgueux où il arrive le 14 janvier 1915.

Les lettres qui suivent proviennent d’un don du petit-fils de Jean Jamet aux Archives départementales de la Creuse qui en ont cédé gracieusement les images au Canopé de la Creuse. Il ne s’agit que d’une sélection et non de la correspondance intégrale.

 

Lettres écrites par Jean Jamet depuis le 34e régiment d’artillerie à Périgueux en février 1915

Périgueux, le 4 février 1915

Dans cette lettre à sa femme Eugénie, Jean Jamet raconte qu’il est “toujours en bonne santé”, qu’il n’a pas pu encore rencontrer deux camarades qui doivent rejoindre le régiment,  et que dans le cadre de son instruction militaire il n’a monté que trois fois des chevaux car il n’y en a pas assez pour tous les soldats. Malgré les chevaux reçus d’Amérique, il en manque car il en part régulièrement sur le front, il en est de même des artilleurs du régiment et des fantassins du 50e de ligne. Il décrit également le temps (la neige, le gel, la boue) et ses sorties du dimanche dans la ville de Périgueux. Il termine en évoquant ces trois frères “toujours en bonne santé (mais) plus à plaindre que moi”.

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Périgueux, le 14 février 1915

Dans cette lettre Jean Jamet commence par évoquer les jeunes instructeurs (de futurs sous-lieutenants) et regrette qu’ils soient plus stricts sur le règlement que leur ancien “margis” (maréchal des logis de la classe 1890) parti sur le front et blessé… Il aborde ensuite la perspective de sa mutation dans un autre régiment d’artillerie pour faire des réparations urgentes ou ferrer les chevaux (Jean est maréchal-ferrant de profession).

Il raconte également qu’il a été vacciné contre la variole, mais que la campagne de vaccination contre la typhoïde (tous les dix jours) ne concerne que les jeunes soldats. Il faut savoir que la fièvre typhoïde frappe mortellement de nombreux soldats depuis le passage à la guerre de tranchées à partir d’octobre 1914.

Plus surprenant, la lettre nous apprend qu’il ne couche pas à la caserne mais en dans une chambre en ville qu’il loue avec d’autres camarades à une jeune veuve de soldat.

Il enchaîne ensuite sur les lettres reçues de ses frères Louis et Eugène en apportant trois informations caractéristiques de soldats au front : la bonne santé, l’ennui et l’attente de colis. En ce qui le concerne, étant originaire du monde rural, il espère obtenir une permission de 15 jours, car il a été informé par la presse de la circulaire du Ministre de la Guerre qui autorise des “permissions agricoles” pour les soldats territoriaux. Dans ce but, il invite sa femme à faire une démarche auprès de la mairie pour obtenir un certificat appuyant sa demande. La lettre se termine par un couplet classique sur sa bonne santé, seulement contrariée par un rhume lié à une pluie continue.

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Périgueux le 17 février 1915

Dans cette lettre plus courte, Jean se félicite de la carte qu’il a reçue de sa fille Cécile qui fait des progrès et qui est bien sage. Il indique ensuite le modèle de certificat que le Maire de la commune des Mars devrait lui rédiger pour qu’il puisse partir en permission le 7 mars 1915…

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Lettre de sa fille Cécile

Les Mars le 3 mars 1915

 Il s’agit de la lettre d’une petite fille qui parle de sa grande poupée, de son petit frère Fernand et de sa maman, et qui tous attendent avec impatience la permission de Jean.

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Lettres écrites par Jean Jamet depuis le 34e régiment d’artillerie à Périgueux en avril et mai 1915

Périgueux dimanche 18 avril 1915

Dans cette lettre Jean Jamet raconte son voyage d’une semaine en direction du front. Ce fut un véritable périple avec un long trajet en train ou il détaille chaque gare traversée. Parti de Périgueux, le terminus du train était Toul, où il a fallu débarquer des chevaux pour ensuite les conduire à pied sur la ligne de front. Jean se montre très impressionné sur place par le balais continuel des trains, des autos, des ambulances, spectacle de la logistique de guerre que l’on imagine pas à l’arrière.

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Périgueux le 27 avril 1915

Jean commence par un petit reproche à sa femme car il lui a envoyé quatre lettres et il n’en a reçu qu’une seule. Il raconte ensuite que le “métier militaire” devient de plus en plus dur car il faut se lever très tôt pour être prêt pour l’appel à 5 heures du matin et ensuite affronter une longue manœuvre à cheval. Derrière ces entraînements, il y a toujours  la perspective d’un départ pour le front…

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Périgueux le 19 mai 1915

Dans cette lettre on apprend que le nouveau lieutenant qui commande la batterie est un prêtre et qu’il devrait se montrer conciliant dans l’obtention des permissions. L’essentiel de la lettre est motivée par ce thème : Jean espère obtenir, par la même procédure que celle utilisée en mars, deux permissions de 15 jours, l’une comme forgeron-mécanicien pour la période du 1er au 15 juin et l’autre, l’autre comme agriculteur aidant son père propriétaire pour la période du 1er au 15 juillet.

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D’après le registre matricule, Jean Jamet quitte Périgueux pour être affecté au 11e Régiment d’artillerie à pied à partir du 20 juillet 1915.

Lettres écrites par Jean Jamet depuis Verdun de septembre 1915 à septembre 1916

Verdun vendredi 24 septembre 1915

Jean Jamet se retrouve sur le front et s’efforce de rassurer sa femme : en tant qu’artilleur, il est moins exposé que les fantassins, il n’est là que depuis quelques semaines alors que ses trois frères y sont depuis le début de la guerre, il est protégé par de solides abris de bombardement. Il évoque également sont attente de colis et sa garde à un poste d’observation face à des “Boches qui ne sont pas si méchants que cela ” …

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Verdun dimanche 26 septembre 1915

Une courte lettre qui détaille le contenu du colis reçu et évoque le mauvais temps (la pluie) et les bombardements de l’ennemi.

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Verdun 20 novembre 1915

Il s’agit d’une lettre à sa petite fille  Cécile qu’il incite à bien travailler en classe et à être sage et dans laquelle il promet en échange de lui faire une autre bague.

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Verdun 7 février 1916

Le début de la lettre traite du sort de Victor, un des trois frères de Jean qui doit comparaître devant le conseil de guerre de la 12e Région militaire. Le fond de l’affaire n’est pas précisé, mais Jean espère que son frère sera acquitté ou amnistié après guerre en cas de condamnation. La fin de la lettre avance l’idée d’un affaiblissement de l’ennemi qui a tendance à se rendre. On peut d’interroger sur cette perception de la situation deux semaines avant le début de la bataille de Verdun…

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Verdun 12 février 1916

Dans cette lettre, Jean remercie sa femme pour le contenu du colis reçu : du beurre, de l’andouille et des œufs durs. Il pressent l’imminence de la grande offensive allemande sur Verdun qui va se déclencher dix jours plus tard, le 21 février 1916 : ” Je crois que ça va barder ces temps-ci, tout fait prévoir cette affaire, c’est le cri unanime, chacun dit qu’on en finisse d’un côté ou d’un autre”.

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Verdun 17 mars 1916

L’entête de la lettre précise la nouvelle adresse car Jean a changé de secteur et se retrouve cantonné dans les bois. La tonalité est plus grave car cela fait presque un mois que la bataille de Verdun est engagée et Jean en constate les effets dans sa batterie : il y a quelques morts et prisonniers, et beaucoup d’évacués pour blessures et maladies. Il avoue “être un peu fatigué” mais ne pas avoir réussi à se faire évacuer. Il évoque les noms de ses copains de régiment dont on peut penser qu’ils sont importants pour garder le moral, mais termine sur une note sombre qui traduit son ressenti de combattant : “Je ne compte plus de voir la fin de cet enfer je crois qu’il va devenir perpétuel, car on y voit pas d’issue possible ce sera bien la destruction du genre humain”.

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D’après le registre matricule, Jean Jamet est passé au 5e Régiment d’artillerie à pied le 1er avril 1916.

Verdun 27 avril 1916

Cette lettre traite de la vie quotidienne en donnant des détails sur la toilette du matin et la distribution de la soupe.

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Verdun 29 avril 1916

Dans cette lettre, Jean Jamet écrit sur l’intensité du travail qu’il fournit et de la bataille qu’il subit et qui se traduit par une “pluie de ferraille” et des “hécatombes humaines de part et d’autre”. Pour échapper à ce “carnage”, il rêve d’une permission et encore de façon plus durable d’une nouvelle affectation qui l’éloignerait du front. Mais en réalité, l n’y compte pas trop car il a été affecté à la défense de la forteresse de Verdun “à perpétuité”…

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Verdun 28 mai 1916

Une lettre de soulagement après avoir passé dix jours de position au service d’une pièce avancée, et d’y avoir subi un long travail de réparation des abris et un mauvais ravitaillement.

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Verdun le 12 juillet 1916

Une lettre qui témoigne de la satisfaction de recevoir deux fois par semaine des colis, et en particulier de la nourriture comme un rôti de veau jugé “excellent”. Autre bon point pour la vie quotidienne, le fait que les officiers aient trouvé un ravitaillement supplémentaire en vin en plus de la ration ordinaire.

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Verdun 30 août 1916

Dans cette lettre, il est question d’une nouvelle adresse mais sans qu’elle soit indiquée. Il s’agit cependant d’une position plus éloignée du front car “on y entend guère le canon”. Le moral est en baisse car il y a toujours beaucoup de travail et des conditions de vie pénibles à cause d’une mauvaise nourriture et de la présence de puces et de rats.

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Verdun 9 septembre 1916

Le moral s’améliore car Jean Jamet est rappelé à Avranches pour y être désarmé et s’attend à être affecté dans un dépôt de métallurgistes, 10 rue d’Astrées à Paris.

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Lettres écrites par Jean Jamet depuis les établissements Claudinon à Le Chambon-Feugerolles (Loire) de septembre 1916 à février 1917

Le Chambon-Feugerolles 18 septembre 1916

La lettre permet de déduire que Jean Jamet est arrivé au Chambon-Feugerolles le 16 septembre, après être passé par la gare de Saint-Étienne. La première préoccupation a été de trouvé une pension pour dormir, et ce n’a pas été facile car le logement est saturé par la présence de plus de quatre mille mobilisés (la commune comptait 12 714 habitants au recensement de 1911). Au niveau de l’usine métallurgique, Jean n’est pas employé à la forge mais à la fonderie, il devrait gagner 6 francs par jour consacrés en grande partie à financer la pension…

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Le Chambon-Feugerolles 21 septembre 1916

Jean Jamet décrit ses nouvelles conditions de travail à l’usine : il doit affronter de longues  et dures journées de travail, mais il se console en se disant que c’est toujours mieux que d’être au front. Il indique qu’il aura moins de temps pour écrire et il détaille le contenu de ses repas. Il demande enfin à sa femme de lui envoyer des vêtements, du linge et des sabots.

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Le Chambon-Feugerolles 20 février 1917

Jean Jamet demande à sa femme de réclamer le rétablissement de son allocation qu’il pense suspendue à tord, suite à son passage du front à l’usine. Il espère que la santé d’Eugénie s’améliore suite à sa maladie (sa nature n’est pas indiquée). Il exige de se fille Cécile qu’elle se comporte mieux et qu’elle lui écrive tous les jeudis.

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D’après le registre matricule, Jean Jamet est passé au 86e Régiment d’infanterie le 1er juillet 1917.

Il est envoyé le 15 mars 1919 en congé illimité de démobilisation par le 21e Régiment d’artillerie et se retire à Les Mars. Le registre comptabilise la compagne contre l’Allemagne du14 janvier 1915 au 15 mars 1919 et indique l’obtention de deux médailles : la médaille commémorative et la médaille interalliée.

D’après les Archives départementales de la Creuse, Jean Jamet est décédé âgé de 74 ans le 25 avril 1954 dans la commune « les Mars ». Sa femme Marie Eugénie Jamet, née Renard, est décédée quatre mois plus tard, le 6 septembre 1954 dans la commune « les Mars » Ils ont eu deux enfants :

  • Cécile, Marie, Louis née le 15 avril 1907 dans la commune « les Mars »
  • Louis, Fernand, Elie né le 24 août 1913, et décédé le 13 décembre 1969 dans la commune « les Mars ».

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