1915. L’enlisement

Jean-Noël Grandhomme propose une analyse de l’ouvrage de Jean-Yves Le Naour, 1915. L’enlisement (Paris, Perrin, 2013, 408 pages).

Cet ouvrage est également cité dans le diaporama des essais historiques sur le site de la Mission du Centenaire.

 1915 l'enlissement

Si 1914 est l’année de l’entrée en guerre, de la Marne et de Tannenberg ; si 1916 est celle de Verdun et de la Somme ; 1917 celle des révolutions russes, de l’entrée en guerre des États-Unis et du Chemin des Dames ; et enfin 1918 celle de la victoire des Alliés, 1915 a souvent été qualifiée d’« année inutile ». Elle est pourtant riche en événements dramatiques, que nous retrace ici Jean-Yves Le Naour.

Pour les deux camps, 1914 se clôt sur le même constat : démesurément étendu à l’ouest comme à l’est, le front est désormais figé et semble hermétique. Ce constat amène pays de l’Entente et puissances centrales à réfléchir à des solutions alternatives afin de « percer ». Plusieurs stratégies sont mises en œuvre du côté des Franco-Britanniques. D’une part un « grignotage » incessant, mais pour l’essentiel vain. Dans une guerre d’usure, il faut épuiser l’adversaire sans craindre ses propres pertes. Les hommes deviennent alors des éléments de statistique. Cette stratégie, vouée à l’échec, est maintenue au-delà du raisonnable par Joffre et, alimentée par les Allemands, conduit aux hécatombes des « combats locaux » dans les Vosges, au Bois-le-Prêtre, aux Éparges, dans l’Argonne, les Flandres et ailleurs. Joffre donne, d’autre part, deux gigantesques coups de bélier dans la forteresse ennemie, en Artois et en Champagne en mai et en septembre, sans pouvoir l’ébranler. À la fin de l’année, épuisés, les Alliés ont perdu l’initiative des opérations.

Il faut féliciter Jean-Yves Le Naour de n’avoir pas fait l’impasse sur les enjeux militaires de la guerre, que beaucoup d’autres historiens jugent superflus (un comble !). De belles pages sont consacrées à la vie quotidienne des combattants, dans un temps de mutation où se généralisent les nouveaux uniformes, le casque, le masque à gaz, le crapouillot, le lance-flammes, les mines. On s’installe pour longtemps dans un conflit dont l’issue semble particulièrement incertaine.

L’auteur évoque aussi longuement la vie des civils, obligés de s’organiser dans la durée sans les « hommes dans la fleur de l’âge », que leur ramènent pourtant de temps à autre les premières permissions. Les premières lézardes dans l’union sacrée ou le Burgfrieden apparaissent aussi, avec le congrès socialiste de Zimmerwald (Suisse) ou la « rumeur infâme » lancée en France par les anticléricaux dans le but de faire passer les catholiques pour des « embusqués » (ce qu’ils ne sont certes pas).

Les fronts « secondaires » ne sont pas oubliés non plus : l’échec de l’Entente aux Dardanelles ; l’océan, où la guerre sous-marine irrite les Américains et les autres neutres (avec le torpillage du Lusitania en mai). Tandis que l’entrée en guerre de l’Italie n’apporte pas de changement significatif à la situation militaire, les Russes s’effondrent en Pologne et en Ukraine, offrant un boulevard vers le blé des plaines fertiles à des Empires centraux où la pénurie commence à se faire durement sentir. Le tsar remporte, en revanche, des victoires contre les Turcs dans le Caucase, dont l’Empire ottoman se venge en exterminant ses citoyens arméniens, perpétrant ainsi le premier génocide du xxe siècle.

Comme toujours, le propos de Jean-Yves Le Naour est fluide et synthétique. Le récit est accessible sans pour autant que les faits soient simplifiés à l’extrême. Il est seulement dommage qu’hors des notes de fin de volume, les sources et la bibliographie n’apparaissent pas. Espérons que cet oubli sera réparé dans 1916, 1917, 1918 et peut-être 1919, que nous attendons avec intérêt.

Jean-Noël Grandhomme. Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (1/2014).