Quatre témoignages sur la Grande Guerre depuis les services de santé

Il s’agit de quatre témoignages de grande qualité, de la part de deux médecins et de deux brancardiers, qui ont en commun d’avoir traversé toute la Grande Guerre. Ils illustrent toute la violence et l’horreur des combats, mais également les moments moins dramatiques de la vie quotidienne de ceux qui avaient pour  mission de secourir et d’apporter les premiers soins.

1. J’étais médecin dans les tranchées. 2 août 1914 – 14 juillet 1919

Louis Maufrais (1889-1977), originaire de Dol-de-Bretagne a été médecin au 94e régiment d’infanterie, puis au 40e régiment d’artillerie de campagne et termine la guerre comme chirurgien assistant à l’ambulance 1/10 de la 42e division. Dans la préface, l’historien Mar Ferro met en avant le parcours exceptionnel d’un homme qui a traversé les champs de bataille les plus sanglants : l’Argonne, la Champagne, Verdun, la Somme, le Chemin des Dames… Son récit nous est parvenu en 2008 par l’intermédiaire de sa petite-fille,  Martine Veillet,, qui a travaillé sur les cassettes enregistrées par son grand-père quelques années avant sa mort, ainsi que sur les nombreuses photos qu’il avait prises à l’époque.

Louis Maufrais 2008

2. Destins ordinaires dans la Grande Guerre : un brancardier, 4 août 1914 – 9 janvier 1919

Martial Goulmy (1891-1937) originaire de Donzenac en Corrèze a été brancardier-musicien au 108e régiment d’infanterie de Bergerac. Il a également traversé l’ensemble de la Grande Guerre, depuis la Belgique en passant par la Marne, les tranchées de Lorraine et d’Artois, la Somme et l”enfer” de Verdun, pour finir par le front italien. C’est dés la fin de la guerre qu’il a mis en forme les notes prises tout le long du conflit. Le récit a été publié par les Presses Universitaires de Limoges en 2012, accompagné de notes tirées du Journal des marches et opérations du 108e RI. Dans sa courte introduction, l’auteur indique que ses souvenirs de guerre sont écrits “sans aucune préoccupation littéraire”, mais que  le lecteur y découvre “des détails sur la vie du soldat en campagne et la preuve que les brancardiers, quoique non combattants, ne sont pas toujours loin du feu ni à l’abri du danger”.

Destins ordinaires de la GG 2012

3. Les carnets de Laurent Pensa, musicien-brancardier au 31e RI (1914-1918)

” À l’instar de milliers d’hommes, Laurent Pensa a été conscrit en 1914 et a souhaité garder la trace de son expérience qu’il relatait quotidiennement dans ses carnets de notes écrites et les centaines de photographies qu’il prenait. Son témoignage exprime ce que de nombreux soldats de la Première Guerre mondiale ont vécu.”

Ce témoignage est une ressource pédagogique produite par le CRDP de l’académie d’Amiens en 2006. Il se présente sous la double  forme d’un DVD-vidéo contenant un film sur les traces du soldat Pensa, des interviews de spécialistes ; et d’un CD-Rom avec l’intégralité des carnets et photographies de Laurent Pensa.

Consultez le site qui accompagne cette ressource et qui propose des pistes pédagogiques pour exploiter le film et le cédérom : http://crdp.ac-amiens.fr/pensa/

les-carnets-de-laurent-pensa-musicien-brancardier-au-31e-ri-1914-1918

4. « Ce que j’ai vu de la Grande Guerre », photographies de Frantz Adam

Frantz Adam (1886-1968) d’origine alsacienne, était médecin au 23e régiment d’infanterie de Bourg-en-Bresse. Après-guerre il deviendra un psychiatre réputé. Son témoignage est à la fois celui d’un écrivain et d’un photographe. Il a publié en 1931  « Sentinelles… prenez garde à vous… ». Souvenirs et enseignements de quatre ans de guerre avec le 23ème R.I. ►Consultez l’analyse du témoignage sur le site du CRID 14-18 http://www.crid1418.org/temoins/2008/07/31/adam-frantz-1886-1968/

Mais c’est en tant que photographe que son apport est d’actualité.  Équipé d’un Vest Pocket Kodak  à soufflet il a pris de nombreuses photographies du front pendant toute la durée de la Grande Guerre. Cent cinquante d’entre elles ont été transmises par la famille à l’Agence France-Presse et publiées en 2013 dans l’ouvrage « Ce que j’ai vu de la Grande Guerre », aux éditions La Découverte.

Ce que j'ai vu de la GG Frantz Adam

► Consultez une sélection des photographies sur le site de la Mission du Centenaire http://centenaire.org/fr/tresors-darchives/fonds-prives/archives/ce-que-jai-vu-de-la-grande-guerre-photographies-de-frantz

► Lisez l’article Frantz Adam, photographe des tranchées sur le site du journal Le Monde http://www.lemonde.fr/centenaire-14-18-livres/article/2014/05/05/frantz-adam-photographe-des-tranchees_4411956_4366945.html

“Les quatre saisons sur le front de Jean Viallaneix”

Le carnet de guerre, intitulé « Les quatre saisons sur le front de Jean Viallaneix » a été achevé le 9 avril 2013. Il a été réalisé par l’école de Vitrac-sur-Montane en Corrèze, sous la conduite de Violaine Faramond-Pessayre, professeure des écoles. Le carnet retrace l’itinéraire de Jean Viallaneix, jeune Poilu originaire de Sarran qui fut tué sur le front le 25 septembre 1915. Il comporte des extraits de courrier, des photographies et il est illustré par les dessins des élèves.

Couverture du livre de l'école de Vitrac 19 -

L’école s’était engagée dans la participation au Concours “La Grande Guerre vue par les enfants petits artistes de la Mémoire”, organisé par l’Office National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre. Le carnet a obtenu, le 23 avril 2013, le premier prix du Département de la Corrèze. Il a également reçu en 2014 le label “Centenaire” de la Mission du Centenaire de la Guerre 14-18. Le livre a été édité en janvier 2015 et 250 exemplaires ont été distribués dans toutes les écoles de la Corrèze.

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1915. L’enlisement

Jean-Noël Grandhomme propose une analyse de l’ouvrage de Jean-Yves Le Naour, 1915. L’enlisement (Paris, Perrin, 2013, 408 pages).

Cet ouvrage est également cité dans le diaporama des essais historiques sur le site de la Mission du Centenaire.

 1915 l'enlissement

Si 1914 est l’année de l’entrée en guerre, de la Marne et de Tannenberg ; si 1916 est celle de Verdun et de la Somme ; 1917 celle des révolutions russes, de l’entrée en guerre des États-Unis et du Chemin des Dames ; et enfin 1918 celle de la victoire des Alliés, 1915 a souvent été qualifiée d’« année inutile ». Elle est pourtant riche en événements dramatiques, que nous retrace ici Jean-Yves Le Naour.

Pour les deux camps, 1914 se clôt sur le même constat : démesurément étendu à l’ouest comme à l’est, le front est désormais figé et semble hermétique. Ce constat amène pays de l’Entente et puissances centrales à réfléchir à des solutions alternatives afin de « percer ». Plusieurs stratégies sont mises en œuvre du côté des Franco-Britanniques. D’une part un « grignotage » incessant, mais pour l’essentiel vain. Dans une guerre d’usure, il faut épuiser l’adversaire sans craindre ses propres pertes. Les hommes deviennent alors des éléments de statistique. Cette stratégie, vouée à l’échec, est maintenue au-delà du raisonnable par Joffre et, alimentée par les Allemands, conduit aux hécatombes des « combats locaux » dans les Vosges, au Bois-le-Prêtre, aux Éparges, dans l’Argonne, les Flandres et ailleurs. Joffre donne, d’autre part, deux gigantesques coups de bélier dans la forteresse ennemie, en Artois et en Champagne en mai et en septembre, sans pouvoir l’ébranler. À la fin de l’année, épuisés, les Alliés ont perdu l’initiative des opérations.

Il faut féliciter Jean-Yves Le Naour de n’avoir pas fait l’impasse sur les enjeux militaires de la guerre, que beaucoup d’autres historiens jugent superflus (un comble !). De belles pages sont consacrées à la vie quotidienne des combattants, dans un temps de mutation où se généralisent les nouveaux uniformes, le casque, le masque à gaz, le crapouillot, le lance-flammes, les mines. On s’installe pour longtemps dans un conflit dont l’issue semble particulièrement incertaine.

L’auteur évoque aussi longuement la vie des civils, obligés de s’organiser dans la durée sans les « hommes dans la fleur de l’âge », que leur ramènent pourtant de temps à autre les premières permissions. Les premières lézardes dans l’union sacrée ou le Burgfrieden apparaissent aussi, avec le congrès socialiste de Zimmerwald (Suisse) ou la « rumeur infâme » lancée en France par les anticléricaux dans le but de faire passer les catholiques pour des « embusqués » (ce qu’ils ne sont certes pas).

Les fronts « secondaires » ne sont pas oubliés non plus : l’échec de l’Entente aux Dardanelles ; l’océan, où la guerre sous-marine irrite les Américains et les autres neutres (avec le torpillage du Lusitania en mai). Tandis que l’entrée en guerre de l’Italie n’apporte pas de changement significatif à la situation militaire, les Russes s’effondrent en Pologne et en Ukraine, offrant un boulevard vers le blé des plaines fertiles à des Empires centraux où la pénurie commence à se faire durement sentir. Le tsar remporte, en revanche, des victoires contre les Turcs dans le Caucase, dont l’Empire ottoman se venge en exterminant ses citoyens arméniens, perpétrant ainsi le premier génocide du xxe siècle.

Comme toujours, le propos de Jean-Yves Le Naour est fluide et synthétique. Le récit est accessible sans pour autant que les faits soient simplifiés à l’extrême. Il est seulement dommage qu’hors des notes de fin de volume, les sources et la bibliographie n’apparaissent pas. Espérons que cet oubli sera réparé dans 1916, 1917, 1918 et peut-être 1919, que nous attendons avec intérêt.

Jean-Noël Grandhomme. Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (1/2014).