Combattre

 

Combattre pendant la guerre de 14-18, pour les millions de Français qui firent l’expérience du Front, c’est partir pour une guerre que chacun imagine courte et traditionnelle et se retrouver, trois mois plus tard, embourbé, au propre et au figuré, dans un conflit radicalement nouveau, sans précédent, sans issue, la Grande Guerre.

Combattre, de l’automne 14 au printemps 18, c’est se livrer une guerre de siège, enterrée , immobile, ou chacun est à la fois assiégeant et assiégé sur les centaines de kilomètres de la ligne de front et ou toutes les tentatives de « sortie » de ce bras de fer se soldent par des hécatombes aussi effroyables qu’inutiles. Toutes sans exception.

Combattre durant cette guerre c’est apprendre à manier ou à subir des armes nouvelles, jamais vues : les armes chimiques, les gaz- qui terrorisent plus qu’ils ne tuent- les chars d’assaut, les avions de combat, les sous-marins entre autre.

Combattre, il faut l’imaginer, c’est, dans le silence du matin, à l’heure fixée, au coup de sifflet du lieutenant ou du capitaine, sortir de sa tranchée, alourdi par trente kilos de « barda »et s’élancer , le corps cassé en deux pour offrir moins de prise, la crosse du fusil sur le ventre-protection dérisoire- vers les lignes adverses, leurs réseaux de barbelés et leurs nids de mitrailleuses, parmi ses camarades qui tombent. C’est aussi, si l’on parvient à prendre la tranchée de première ligne ennemie, la « nettoyer » au poignard de tranchée réglementaire ou « bricolé », au poing américain, à la grenade à main , à la pelle aiguisée, au fusil à pompe, à la massue armée de clous semblable à celles du Moyen-Age.

Combattre, par-dessus tout peut- être, c’est tenir, pendant des jours, des semaines , parfois des mois, tapi dans un trou de terre sous le déluge de feu , les « orages d’acier » d’obus de tous calibres et de toutes natures qui, par millions de tonnes, éventrent et mêlent la terre et la chair ; et attendre « le sien » au bruit qu’il fait, parfaitement impuissant à lui échapper, les nerfs fracassés. Car c’est elle la nouvelle « reine des batailles »,l’artillerie ; artillerie légère des mortiers, les « crapouillots »,et surtout des mitrailleuses, artillerie lourde des canons géants qui peuvent porter la mort aveugle à des kilomètres .Un chiffre, un seul, 80 pour cent des morts ou disparus Français, plus d’un million cent mille hommes, ont été fauchés, hachés, pulvérisés par l’artillerie. ..

Combattre dans une telle guerre c’est donc comprendre très vite que, pour la première fois sur un champ de bataille, rien ne sert d’être plus courageux, fort, rapide ou habile que les autres. Le hasard seul fait le tri entre la vie, la mort ou la chance d’une « bonne blessure » handicapante mais pas létale.

Combattre, enfin, c’est intégrer une violence sans nom, totale, définitive, née de la torture des corps et des esprits qui va gagner le corps social inaugurant le 20éme siècle, « le siècle de fer ».