L’arrière

« L’arrière » est un mot de soldat, un concept militaire ; c’est tout l’espace qui se trouve à l’arrière du front, globalement stabilisé à l’automne 14, à partir de 10 à 20 kilomètres des tranchées de première ligne. Il s’agit, là encore, d’une notion radicalement nouvelle et qui ne prend tout son sens que dans le cadre d’une guerre totale ou tous les membres du corps social, combattant ou pas, sont inextricablement liés, interdépendants, interactifs.
C’est en effet l’arrière qui rend les combats possibles en produisant tout ce que la première guerre industrielle dévore. A la terre, dans une France encore majoritairement paysanne, ce sont souvent les femmes qui tiennent les mancherons de la charrue et parfois même qui la tirent lorsque les chevaux ont été réquisitionnés. Dans les usines, d’armement ou autre, ce sont elles , assistées d’enfants, de personnes âgées et de main d’œuvre immigrée ( souvent chinoise…) qui remplacent les bras des hommes mobilisés par l’armée.

Pour les soldats, très vite, l’arrière devient un ailleurs radical et fantasmé, si loin si proche. Il apparait comme un lieu de sécurité, bien sur, mais aussi d’abondance et de confort à l’opposé de leur insondable misère ; un monde de lumière et de fête, de nourritures et de vins fins, de bains chauds et de lits épais et de femmes, surtout de femmes. Mais tout cela, dans l’esprit du combattant, est réservé aux privilégiés, les « profiteurs de guerre » les « marchands de canons »qui construisent des fortunes bien réelles dans les fournitures aux armées ou les « planqués » honnis, « fils à papa » occupant des postes bien à l’abri des locaux administratifs et paradant sur les boulevards dans des uniformes aussi impeccables qu’usurpés. C’est un univers par qui ils ont le sentiment croissant, et hélas pas toujours faux , d’être rejetés et contre lequel ils accumulent un ressentiment aggravé par le « bourrage de crane » de la presse censurée .

Lieu d’obscur labeur pour la grande majorité, de tous les plaisirs dans les rêves des « Poilus » , l’arrière dans son effrayante banalité est d’abord un espace d’angoisse et de deuil. D’août à novembre 14, trois cent cinquante mille Français sont portés morts ou disparus ! Ce sont les mois les plus meurtriers de la guerre. dans les moindres villages de France le deuil des femmes en noir s’installe définitivement. Derrière les fenêtres d’autres femmes redoutent la visite du maire, des gendarmes, du curé ou simplement du facteur porteur du funeste message stéréotypé « Votre fils/ époux/frère est mort en héros… ». Des fratries entières sont fauchées, des familles s’éteignent. L’arrière aussi doit tenir… C’est ce qu’il fait en établissant, pour la première fois, avec les combattants des liens multiples et solides : le courrier d’abord ; des dizaines de millions de lettres sont échangées par des Français fraichement alphabétisés durant la guerre. Parfois filtré, rarement perdu, le courrier arrive. C’est de toute première importance. tellement important qu’aux jeunes célibataires qui le souhaitent on trouve des « marraines de guerre » chargées d’entretenir avec eux une correspondance. Cette solidarité prend aussi la forme de « colis » emplis de victuailles du pays, de lainages , de tabac. Régulièrement sont organisées des «journées du poilu », occasions de multiples collectes . Ajoutons que pas une des quelques grèves de 1917 ne se firent au nom d’une remise en cause de la guerre ni ne touchèrent les usines d’armement

Pour conclure cette présentation succincte, comprenons bien que l’émergence de l’arrière dans le champ de la guerre ne signifie rien d’ autre que la place nouvelle prise par les civils dans les conflits modernes : civils « mobilisés » dans un effort de guerre totale, civils délibérément ciblés en temps qu’objectif stratégique par les premiers bombardements de villes de l’arrière ( cathédrale de Reims, Paris menacé par « la grosse Bertha »), civils surexploités des zones occupées mises en coupe réglée, soumis au travail forcé et déjà à la déportation.