Se souvenir

Longtemps la douleur psychique est restée muette, cachée, refoulée tant par les survivants que par les familles ou l’évocation même des disparus était parfois proscrite. Cette chape fut si pesante que l’étude des souffrances de guerre constitue un champ récent et fructueux de la recherche historique.
Personne en 18 n’était prêt à recevoir le choc de prés de 10 millions de morts. Le deuil collectif fut pour les Français l’ultime manifestation de « l’union sacrée ». On retrouva à quelques nuances prés les mêmes réflexes et réalisations chez l’ensemble des belligérants : immenses cimetières à proximité des champs de bataille, ossuaires sans nom de dizaines de milliers d’hommes et partout dés 14 des stèles, de la commune, de la paroisse, de l’entreprise rappelant le nom sans corps d’un « mort au champ d’honneur » ; puis, de chaque village à l’ Arc de triomphe, entre18 et 30, les monuments aux morts s’élèvent par dizaines de milliers. Leur esthétique, leur vocabulaire architectural peuvent aujourd’hui nous surprendre mais nous ne devons jamais perdre de vue qu’ils sont des productions intellectuelles et artistiques de leur temps, voulus par les communautés dominées par les anciens combattants qui les choisirent et les financèrent.

Un ensemble tragique se mit en place : unité de temps, le 11ème jour du 11ème mois à 11 heures ; unité de lieu, le monument ( souvent dominé par un poilu en combattant d’opérette) ;unité d’action, l’ensemble des cérémonies ou se déploie la liturgie civique. L’acmé de ce mouvement international est atteint avec le choix et l’installation du soldat inconnu qui marque le plus haut point du civisme officiel à Paris et Londres dés 1920, puis en 21 à Rome,Washington…Ces formes de deuil collectif ne doivent pas nous faire oublier l’essentiel, le deuil personnel.

Le deuil s’installe donc, massivement, partant des « groupes primaires » formées par 3 ou 4 copains de tranchée, passant aux familles proches puis élargies, on peut parler de « cercles de deuil ». Combien ont été touché ? En France les chiffres officiels, 600 mille veuves, 760 mille orphelins, un million 300 mille parents (père, mère) sont très insuffisants à rendre compte du traumatisme national puisqu’ils laissent de coté les grands-parents , les frères, les amis entre autre. En fait on peut considérer que la quasi-totalité de la nation est touchée. La difficulté du travail de deuil est aggravée, voire rendu impossible par le fait que la plupart des corps ne sont pas « rapatriés », la moitié n’est même pas identifiable… Porté de manière collective, le deuil fut avant tout une effroyable épreuve individuelle, vécue dans une solitude souvent choisie, prés de « l’autel familial » ou trône la (les) photo du disparu. Cette douleur d’intensité maximale peut tuer : le monument aux morts de La Foret du Temple, au nord de la Creuse, porte le nom d’une femme, une mère, Emma Bujardet, morte de chagrin en 17 après la perte de ses trois fils.